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Luis Bunuel


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Jean-Claude Carrière:

Vie et opinions de Luis Buñuel

Ce qui me frappe, dans le livre de Luis, c'est la richesse et la diversité de cette longue vie, à cheval sur plusieurs pays, sur plusieurs cultures. Elle va du Moyen Age aux temps modernes. Elle passe par le surréalisme, la guerre d'Espagne, Hollywood, le Mexique. Elle est faite d'humour, de solitude, d'amitié, d'imagination. Elle est vue par un des regards les plus aigus et les plus profonds d'aujourd'hui, celui d'un ermite rieur et par moments mélancolique.

Ce qui me frappe aussi, c'est, comme dans un roman picaresque espagnol, le plaisir de la halte, de l'anecdote et du bon temps. Luis s'arrête soudain, s'assied sous un arbre au bord de la route et se met à parler des choses importantes, le vin, l'amour, Dieu, le hasard, les rêves et la mort. Puis, il repart sur son chemin ensoleillé.

Image d'un individu exceptionnel, promenade étonnante et quelquefois perverse dans un siècle mouvementé, ce livre est aussi une affirmation constante : une morale personnelle rigoureuse est la seule exigence qui puisse gouverner une vie.

Mais, comment devient-on ce qu'on est? Voici une tentative de réponse à cette très vieille question. Voici l'approche d'un destin, l'aventure secrète d'une vie balancée comme toutes les vies entre le hasard et la liberté.


Fragments:

Je restaits quelques mois à Hollywood. Mon argent s'en allait peu à peu. N'ayant pas de quoi payer mon retour en Europe, j'essayais de gegner ma vie. Je pris même rendez-vous avec Chaplin pour tenter de lui vendre quelques gags, mais Chaplin, qui avait refusé de signer un appel en faveur de la République -- alors que John Wayne, par exemple, présidait un comité en faveur de Franco -- me posa un lapin.

À ce propos, une coïncidence: un de ces gags, né d'un rêve, consistait à montrer un revolver qui tirait une balle si mollement qu'elle tombait sur le sol à le sortie du canon. Ce même gag se retrouve dans _Le Dictateur_, avec l'obus du canon gigantesque. Rencontre fortuite. Chaplin n'avait pas eu connaissance de mon idée.


Le chant du cygne

Aux dernières nouvelles nous possédons maintenant assez de bombes nucléaires non seulement pour détruire toute vie sur la terre mais pour faire sortir cette terre de son orbite et l'envoyer se perdre, vide et froide, dans les immensités. Cela me semble magnifique et j'ai presque envie de crier bravo. Une chose est dèsormais certaine : la science est l'ennemie de l'homme. Elle flatte en nous l'instinct de toute-puissance qui conduit à notre destruction. D'ailleurs une récente enquête le prouvait : sur sept cent mille scientifiques < hautement qualifiés > travaillant à l'heure actuelle dans le monde, cinq cent vingt mille s'efforcent d'améliorer les moyens de mort, de détruire l'humanité. Cent quatre-vingt mille seulement recherchent les méthodes de notre sauvegarde.

Les trompettes de l'apocalypse sonnent à nos portes depuis quelques années et nous nous bouchons les oreilles. Cette apocalypse nouvelle, comme l'ancienne, accourt au galop de quatre cavaliers : la surpopulation (le premier de tous, le meneur, celui qui brandit l'étendard noir), la science, la technologie et l'information. Tous les autres maux qui nous frappent ne sont que des conséquences. Sans hésiter je mets l'information au rang des cavaliers funestes. Le dernier scénario sur lequel j'ai travaillé, mais que jamais je ne pourrai réaliser, reposait sur une triple complicité : science, terrorisme, information. Cette dernière, présentée le plus souvent comme une conquête, comme un bienfait, quelquefois même comme un < droit >, est peut-être en réalité le plus pernicieux de nos cavaliers car il suit de près les trois autres et ne se nourrit que de leurs ruines. Qu'une flèche l'abatte, un répit se produira bientôt dans l'assaut qui nois est donné.

Je suis si fortement frappé par l'explosion démographique que j'ai souvent dir -- et même dans ce livre -- que je rêve souvent d'une catastrophe planétaire qui éliminerait deux mille millions d'habitants, devrais-je être du nombre. J'ajoute que cette catastrophe n'aurait de sens et de valeur à mes yeux que si elle provenait d'une force naturelle, tremblement de terre, fléau inou`i, virus dévastateur et invincible. Je respecte et j'admire les forces naturelles. Mais je ne supporte pas les misérables fabricants de désastres qui creusent chaque jour notre fosse commune en nous disant, criminels hypocrites : < Impossible de faire autrement. >

Imaginativement la vie humaine n'a pas plus de valeur pour moi que la vie d'une mouche. Pratiquement je respecte toute vie, même celle de la mouche, animal aussi énigmatique et admirable qu'une fée.

Seul et vieux, je ne peux imaginer que la catastrophe ou le chaos. L'un ou l'autre me semble inévitable. Je sais bien que pour les vieillards le soleil était plus chaud au temps lointain de leur jeunesse. Je sais aussi que vers la fin de chaque millénaire il est d'usage d'annoncer la fin. Il me semble pourtant que le siècle tout entier conduit au malheur. Le mal a gagné la vieille et haute lutte. Les forces de destruction et de dislocation l'ont emporté. L'esprit de l'homme n'a fait aucun progrès vers la clarté. Peut-être même a-t-il regressé. Faiblesse, terreur et morbidité nous entourent. D'où surgiront les trésors de bonté et d'intelligence qui pourraient un jour nous sauver? Même le hasard me semble impuissant.

A l'approche de mon dernier soupir, j'imagine assez souvent une dernière blague. Je fais convoquer ceux de mes vieux amis qui sont des athées convaincus comme moi. Attristés, ils prennent place autour de mon lit. Alors arrive un prêtre que j'ai fait appeler. Au grand scandale de mes amis je me confesse, je demande l'absolution de tous mes péchés et je re`cois l'extrème-onction. Après quoi je me tourne sur le côté et je meurs.

Mais trouve-t-on encore la force de plaisanter à ce moment-là?

Un regret : ne plus savoir ce qui va se passer. Abandonner le monde en plein mouvement, comme au milieu d'un feuilleton. Je crois que cette curiosité de l'après-mort n'existait pas autrefois, ou existait moins, dans un monde qui ne changeait guère. Un aveu : malgrè ma haine de l'information j'aimerais pouvoir me relever d'entre les morts tous les dix ans, m'avancer jusqu'à un kiosque à journaux et en acheter quelques-uns. Je ne demanderais rien de plus. Mes journaux sous le bras, pâle, frôlant les murs, je reviendrais au cimetière et je lirairs les désastres du monde avante de me rendormir satisfait, à l'abri rassurant de la tombe.


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